Le cahier critique de TINA 7

Pour sa série 2 (TINA 7 à 10) la revue TINA consacre 30 pages à l’actualité des livres (littérature, art, essai). Un digest de ses lectures, une sélection multi-éditeurs, multi-genres, multi-dates-de-sortie,multi-visibilité, multi-supports, multi-chance-de-trouver-son-public.

Liste des livres chroniqués dans le numéro 7 :

Les Mordicantes, 26 recettes qui plairont à tout le monde
Myriam Boisaubert

Pourquoi Tom Cruise -Récit prompteur- Livre I
Pierre Denan

La sécurité des personnes et des biens
Manuel Joseph et Myr Muratet

Ward, Ier - IIe siècle
Frédéric Werst

Le Début de quelque chose
Hugues Jallon

L’Impossible capitalisme vert
Daniel Tanuro

Diversité des natures, diversité des cultures
Philippe Descola

Le Président des riches
Enquête sur l’oligarchie au pouvoir dans la France de Nicolas Sarkozy

Michel Pinçon & Monique Pinçon-Charlot

Google God
Ariel Kyrou

La Pensée PowerPoint
Enquête sur ce logiciel qui rend stupide

Franck Frommer

Des modes d’emploi et des passages à l’acte
Jean-Baptiste Farkas

Ci-dessous la chronique de Pierre Charbonnier autour de :
Diversité des natures, diversité des cultures
Philippe Descola
Bayard, collection « Les petites conférences » 2010

L’anthropologie, ou la philosophie “décentrée”
Les éditions Bayard publient une conférence de l’anthropologue Philippe Descola dans laquelle il revient sur certains aspects de la réflexion menée de manière plus ample dans son ouvrage de 2005, Par delà nature et culture. L’ouvrage est divisé en deux parties : la première reprend le texte de la conférence, et la seconde est un compte rendu des échanges qui ont eu lieu entre Descola et le public présent. Le thème dominant de ce petit texte est la variété qui se manifeste, à travers les multiples sociétés qu’explore l’ethnologie, dans les représentations et les usages du monde naturel. L’idée centrale que l’auteur cherche ici à rendre sensible est que, derrière l’évidence apparente d’une différence entre le naturel et le culturel, entre ce qui se déploie selon un ordre indépendant de l’action humaine, et ce qui relève des conventions ou de l’artifice, d’autres solutions existent pour concevoir notre inscription collective dans le monde, d’autres modes de relation peuvent être tissés entre humains et non humains. Pour illustrer cette idée, qui veut que les différences culturelles se rendent visibles à travers des différences dans le rapport au monde, P. Descola organise un rapide tour du monde non occidental, par rapport auquel notre propre expérience est mise en relief. Des Achuar d’Amazonie, qui voient en rêve les esprits des animaux, aux relations d’amitié qui se nouent entre les Indiens Cri du Québec et les animaux ; du pacte conclu entre une jeune femme et un tigre des hauts plateaux du Vietnam au totémisme australien, dans lequel hommes et êtres naturels peuvent partager des qualités physiques et morales communes, l’ouvrage se présente d’abord comme un parcours de découverte à l’usage des non spécialistes. L’auteur ne mobilise pas ici de manière systématique l’impressionnant dispositif classificatoire mis en place dans Par delà nature et culture. Il privilégie une approche différente, mieux adaptée au contexte d’une conférence, et qui attribue parfois au comparatisme anthropologique une dimension esthétique. En effet, la variété qui existe parmi les diverses manières de construire une « maison commune », pour reprendre une expression qu’il utilise parfois, est d’abord une variété d’expériences concrètes, de perceptions. Plonger dans l’altérité culturelle ainsi définie, c’est donc aussi faire partager et rendre sensible des différences qui ne sont jamais mieux comprises que quand elles sont aussi appréciées pour leur part de beauté. Cette dimension esthétique est alors un moyen de tenir le grand pari de l’anthropologie, qui veut que, malgré l’altérité frappante de ces univers culturels, nous puissions toujours partager les intuitions sur lesquelles ils reposent.
Cet aspect de l’ouvrage est l’un de ceux par lesquels il remplit un rôle que l’on peut dire pédagogique. En effet, Philippe Descola consacre une partie de son propos à revenir sur la place de l’anthropologie dans la cité, et une bonne part des échanges avec le public donne aussi l’occasion de développer ce thème. Si nous sommes aujourd’hui habitués à entendre des sociologues, des philosophes ou encore des historiens, la voix de l’anthropologie au sein des réflexions que suscite l’actualité est souvent faible, voire négligée. En tant qu’héritier de Lévi-Strauss, et dans la mesure où il engage une réflexion sur notre rapport à l’environnement, Descola rend à sa discipline une prise sur les perplexités contemporaines qu’elle avait peut-être perdue depuis longtemps, en se consacrant essentiellement à des considérations techniques, spécialisées. L’auteur prend ainsi le temps de décrire le travail ethnographique, ethnologique, puis anthropologique, de donner les grandes lignes de la démarche scientifique qui anime l’enquête comparative, le tout sans en atténuer les difficultés, les malentendus et incompréhensions qui s’opposent inévitablement à sa progression.
Si l’anthropologie retrouve une place déterminante dans les interrogations actuelles, c’est sans doute que les craintes et les incertitudes liées à la crise environnementale peuvent être éclairées de manière forte et originale par le biais d’un « regard éloigné ». La situation qui est aujourd’hui la nôtre demande de se défaire des évidences ordinaires, de réapprendre à penser ce que l’on croyait aller de soi. En ce sens, l’expérience de pensée proposée par Descola nous remet en contact avec ce que la modernité occidentale a dû mettre entre parenthèses pour s’imposer comme modèle de développement collectif. Nous retrouvons ainsi tout le profit d’une philosophie décentrée, qui, dans le sillage d’une figure comme celle de Montaigne, renoue les liens entre nous et les autres, et nous laisse envisager les transformations possibles du monde que nous habitons.
Pierre Charbonnier