La rentrée littéraire par TINA 4/20

Patrick Bouvet, pour la sortie d’Open Space le 7 octobre aux éditions Joca Seria dans la collection Extraction dirigée par Chloé Delaume.

2010, Odyssée de l’open space
Après Canons (L’Olivier, 2007) et Recherche + Corps aux éditions du Bleu du Ciel (livre-cd sur la déréalisation des corps), Patrick Bouvet publie en cette rentrée Open Space aux éditions Joca Seria (coll. Extraction). En reprenant une héroïne (une femme contemporaine plongée dans le monde de l’entreprise) comme figure centrale du livre, Open Space peut se voir comme le prolongement des recherches et des thématiques travaillées dans Canons (les affects animant la femme contemporaine : obsession du corps, marginalisation des sentiments sous le poids des injonctions médiatiques opérant comme surmoi négatif...). C’est aussi un livre sur les conditions de travail en entreprise, et sur comment celle-ci agit sur les corps et les consciences d’employés atomisés, contrôlés, manipulés. Dans Open Space, on suit en effet les traces d’une salariée anonyme dans une société anonyme (une agence de communication ?, une boîte d’événementiels ?, une organisation de veille géo-politique ?) dans laquelle tout le monde attend et se prépare à une hypothétique attaque terroriste. Au sein de cet espace ouvert et pourtant "opaque", empli de jeunes gens cool, cette femme est méticuleusement surveillée (espace ouvert), et dévorée (espace clos) par le flux de signes et de messages diffusés sur son "monde-écran", sur lequel elle n’a plus aucune emprise : "sa vie lui paraît / s’animer / par des systèmes / pour d’autres systèmes / entre protection / et agression". D’un âge mûr au regard de ses collaborateurs (toute une génération de geeks élevés aux jeux vidéo, "aux formes clignotantes / aux couleurs scintillantes / aux sons menaçants"), elle cherche pour elle un nouvel espace afin d’échapper à une vie soumise aux permanentes reconfigurations affectives, résultat d’un "minutieux dépeçage / de soi". Elle s’abandonne lors de fêtes où la sursignifiance vide tous les êtres de substance, elle goûte aux drogues en "affrontant / son propre désastre / tentant / de le transformer / en expérience / érotique / ne serait-ce qu’un instant". Au bout de cette non traversée d’espaces illusoirement ouverts, elle cherchera une "fiction de fin de semaine", "un lieu / souterrain / où / affronter / le réel". Soit la trajectoire d’une femme (mais celle de l’homme en 2010 en serait-elle si éloignée ?) en prise avec le monde dans lequel tout (désirs, échanges, vie intérieure...) serait uniformisé, surveillé, globalisé et donc annihilé, laissant chaque individu exsangue, seul dans sa chute.
J.P

Questions à Patrick Bouvet :

Open Space peut-il se lire comme la continuité de vos recherches sur la femme contemporaine entamées avec Canons ? Un personnage féminin se montre-t-il plus signifiant qu’un protagoniste masculin pour décrire l’effritement émotionnel des individus ? Enfin, que dit le livre sur l’entreprise qui échoue aujourd’hui dans sa mission de "développement, d’épanouissement et de réalisation de l’individu" (pour reprendre les termes du management actuel) et qui réalise même tout l’inverse ?

Bien évidemment, les individus contemporains - hommes ou femmes - sont pris dans la même tourmente. Mais pour traiter ces questions de mutations auxquelles nous devons faire face, il me semble qu’un personnage féminin porte une complexité plus grande. J’ai l’impression que la société attend quelque chose de plus ou moins salvateur, nouveau, voire extraordinaire de la part des femmes. Mais peut-être, tout simplement, est-ce parce que je suis entouré de deux filles et d’une compagne à la maison …
Le regard « sociologique » sur l’entreprise ne m’intéresse pas tant que ça. Dans Open Space, il s’agit de surveillance, à l’intérieur comme à l’extérieur de la structure. Une surveillance mutuelle et globale où tout le monde intègre l’idée qu’il faut surveiller et être surveillé. Il s’agit de peur et de désir de protection : « elle a toujours / espéré / échapper / au monde / (à sa présence / trop massive) / en se plaçant / au cœur / d’une structure / opaque ». Il s’agit d’une recherche de puissance : « une structure / magique / si puissante / qu’elle se substitue / au monde / après avoir absorbé / toutes les énergies ». Il s’agit d’adhérer au projet d’anéantissement de toute intériorité par la mise en place d’un gigantesque système communicationnel. Tour de passe-passe où disparaît la frontière entre intériorité et extériorité (vieux programme, puisque dès la fin des années 40, Norbert Wiener nous balance la « cybernétique ».) Mais évidemment, l’opération ne se passe pas sans heurts. La pensée surgit malgré soi et perturbe sans cesse le processus.
Donc, ce que je vois tous les jours sur des écrans ou dans la rue peut se résumer ainsi : l’humain et la machine ne savent pas encore s’imiter parfaitement l’un l’autre, mais ils progressent…

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