LA CONTROVERSE PIED/MAIN

Hypothèses sur l’histoire du football

Xavier de La Porte

Livre de 64 pages.
Format : 13 x 19 cm.
12 avril 2006
9 euros
isbn :2-915453-16-0 

De tous les sports pratiqués à grande échelle, le football est le seul qui proscrive, pour l’essentiel du jeu, la main et ses prolongements. Qu’il soit devenu ce qu’il est, et pas autre chose, est une conséquence logique de cette proscription initiale. En 1863, dans l’ambiance enfumée et virile de la Freemason’s Tavern de Londres, pressentant sans doute que l’homme était questionné par le darwinisme naissant, l’industrialisation massive et les conquêtes coloniales, les représentants des meilleurs collèges anglais se mirent d’accord pour pratiquer et promouvoir un jeu reposant tout entier sur la disparition de la main. L’expansion fulgurante et durable d’un sport qui oblige les joueurs à faire usage de ce qu’il y a en eux de plus malhabile, ainsi que le succès d’un marché qui organise le spectacle du pied, ne sont pas des hasards de l’Histoire. Car il fut un temps où l’on interdisait à quelques centaines de personnes de s’entretuer pour la possession d’un objet vaguement sphérique (à Kingston-on-Thames on raconte que la première partie se joua avec la tête d’un prince décapitée) et de ravager une ville pour fêter l’arrivée du carême. [Londres 1315]. Car il fut un temps -presque le nôtre- où l’on autorisait des millions de téléspectateurs à se réjouir qu’un petit homme rond et cocaïné (Maradona) invoque « la main de Dieu ». [Mexico, 1986]. Entre Londres et Mexico, le football a eu le génie d’inventer « l’homme qui a des mains à la place des pieds ».

Hypothèse 1

On raconte que le football moderne est né dans la Freemason’s Tavern de Londres à la fin de l’année 1863, à la suite de réunions qui avaient rassemblé les représentants de onze collèges et clubs dont le point commun était de pratiquer un jeu où s’affrontaient deux équipes et où il s’agissait, pour aller vite, de porter un ballon dans un espace délimité à l’intérieur du camp adverse.

Paramètres à prendre en compte pour se figurer la scène : l’écart de température entre une rue londonienne et l’intérieur d’un pub au mois de décembre, l’atmosphère de camaraderie virile, l’alcool, le tabac, l’assurance d’une bourgeoisie anglaise qui, en ces années d’industrialisation naissante symbolisée par l’achèvement tout récent du métro londonien, sent poindre le triomphe de sa classe, le goût de la norme qui caractérise le règne de Victoria.

La dernière réunion fut sanctionnée par la signature des statuts de la Football Association qui rassemblait les quelques collèges et clubs s’étant mis d’accord sur un corpus de règles communes. Bien qu’assez éloignées des « lois du football » telles qu’on les connaît aujourd’hui (nombre de joueurs incertain, taille du terrain variable, pas de gardien de but, temps de jeu indéfini...), on a tendance à considérer que ce jour-là, le football cessa d’être un jeu pour devenir un sport.

On raconte aussi (mais moins), que les représentants du collège de Rugby s’étaient retirés de la Freemason’s Tavern pour cause de désaccord fondamental.

On raconte encore moins que de telles réunions avaient déjà eu lieu à l’université de Cambridge quinze ans auparavant. À l’époque (en 1848), les représentants des meilleurs collèges anglais avaient cherché à codifier une activité physique dont la violence (on pratiquait alors le hacking, sorte de croche-patte rudimentaire et radical) seyait de moins en moins à l’air du temps et où, en gros, on utilisait le pied pour faire avancer le ballon et la main pour le passer à un partenaire. En 1848 déjà, deux écoles -pour ne pas dire deux visions du monde- s’étaient opposées. La tendance minoritaire était représentée par les élèves du collège de Rugby. C’était là qu’en 1823, un élève du nom de William Webb Ellis, pour des raisons qu’on ne s’explique toujours pas (mais les rares témoins de l’époque invoquèrent une propension de William Webb Ellis à faire le malin1), prit le ballon à la main, traversa le terrain sans le passer à personne et le porta dans le camp adverse. Dans les années qui suivirent, les élèves de Rugby firent de cet acte audacieux une règle. En 1848, sans craindre la contradiction, on n’appelait encore ça du football.

La tendance majoritaire était menée par les élèves des collèges de Eton, Harrow et Winchester. Eux jouaient aussi au football mais, plus cohérents, ils proscrivaient le port du ballon avec la main.

Donc, lors de la tentative d’unification qui eut lieu en 1848 à l’université de Cambridge, la question de la main avait entraîné une scission. La délégation de Rugby, qui refusait de renoncer à son usage, s’était retirée des négociations. Pendant 15 ans, le flou prévalut. Ainsi, quand tous se retrouvèrent en 1863, pendant quelques soirées d’hiver caractérisées par un fort décalage de température entre l’intérieur et l’extérieur, par une sociabilité virile et la griserie d’une bourgeoisie déjà certaine de son triomphe, il fallut trancher. En choisissant le pied, la majorité mit fin à deux mille ans de représentation de l’homme par lui-même.

Anaxagore prétend que c’est parce qu’il a des mains que l’homme est le plus intelligent des animaux. Ce qui est rationnel, plutôt, c’est de dire qu’il a des mains parce qu’il est le plus intelligent. Car la main est un outil ; or la nature attribue toujours, comme le ferait un homme sage, chaque organe à qui est capable de s’en servir [...]. Si donc cette façon de faire est préférable, si la nature réalise parmi les possibles ce qui est le meilleur, ce n’est pas parce qu’il a des mains que l’homme est le plus intelligent des êtres, mais c’est parce qu’il est le plus intelligent des êtres qu’il a des mains.
Aristote, Les Parties des animaux.

Ce qui caractérise l’homme comme animal raisonnable se trouve dans la forme et l’organisation de sa main, de ses doigts et de ses dernières phalanges et réside en partie dans leur structure, en partie dans la délicatesse de leur sensibilité ; en cela la nature a rendu l’être humain capable, non d’un seul type mais de toutes les formes possibles de manipulation, et l’a rendu par conséquent susceptible d’utiliser la raison, montrant par là que sa disposition technique ou son habileté sont celles d’un animal raisonnable.
Kant, Anthropologie du point de vue pragmatique.

[La main] est après l’organe de la parole le meilleur moyen par lequel l’homme parvient à se manifester et à s’actualiser effectivement. [La main est] l’organe actif de son perfectionnement.
Hegel, Phénoménologie de l’Esprit.

D’aucuns pourraient faire remarquer que dans d’autres temps, et d’autres civilisations, l’être humain s’était adonné à des pratiques physiques qui excluaient déjà l’usage de la main et qu’on qualifia parfois d’« ancêtres du football ».

En Grèce, existait l’Episkyros, dont on ne sait pas grand-chose.

À Rome, existait l’Harpastum, dont on ne sait pas grand-chose non plus.

En Chine, un manuel de formation militaire datant de la dynastie des Han (-206 / 220) proposait un exercice nommé le Ts’uh Kuh. Il s’agissait de faire passer, en utilisant le seul pied, une petite boule de cuir remplie de plumes et de cheveux dans un filet dont l’ouverture était environ de 30-40 cm, filet qui était fixé à de longs poteaux de bambous.

Au Japon, un jeu de balle connut une grande popularité entre le XIe et XIXe siècle. Ce jeu, appelé kemari, consistait à éviter que le ballon touche le sol pendant un temps le plus long possible. Il se jouait à deux au minimum et jusqu’à douze, sur un terrain de 12,7 m sur 12,7 m. Les joueurs portaient un costume (kimono et chapeau pointu) et n’avait le droit d’utiliser que le pied. Celui qui engageait envoyait la balle en l’air le plus grand nombre de fois possible, avant de l’adresser à un autre joueur qui faisait de même. En évitant toujours que la balle ne touche le sol. Le joueur qui s’envoyait la balle à lui-même criait « aiyaaaaa » à chaque coup de pied, et « ari » lorsqu’il l’envoyait vers un autre joueur. Ce jeu était beaucoup plus cérémoniel que le jeu chinois et l’on ne s’y disputait pas le ballon (comme dans certaines versions du jeu militaire chinois). Quand les Anglais introduisirent le football au Japon, les Japonais le nommèrent kemari anglais.

On notera avec étonnement la résurgence d’une pratique semblable aux États-Unis dans les années 1980 et 1990, où il n’était pas rare de voir sur les pelouses des campus des groupes de jeunes gens utiliser leurs membres inférieurs pour jongler avec une petite boule de tissu synthétique remplie de microbilles. Cette version laïcisée du kemari plongeait le spectateur dans une grande perplexité tant elle semblait n’avoir pour seul intérêt que d’offrir l’occasion, aux garçons et aux filles qui s’y adonnaient, de grands mouvements de cheveux.

En Amérique du Nord, on raconte qu’au XVIe siècle, les Indiens jouaient au Pasuckuakohowog, ce qu’on peut traduire littéralement par : « ceux qui se réunissent pour jouer au ballon avec les pieds ». On raconte aussi que les parties se déroulaient sur les plages et réunissaient aux alentours de mille personnes. Elles pouvaient durer plus d’une journée, les joueurs portaient des ornements et des peintures de guerre, elles étaient dangereuses et s’achevaient par des célébrations.

Mais, contrairement au football tel que l’imaginèrent les Anglais, ces jeux connurent un succès limité à des aires géographiques restreintes.

Article de Sylvain Bourmeau dans les Inrocks n°552 du 28 juin 2006.

Article de Bernard Pivot dans Le Journal du Dimanche du 18 juin 2006.

Invité sur la chaine Direct8 dans l’émission Tir au but à 18h le samedi 17 juin.

Invité sur Europe 1 dans l’émission Le club Europe 1 Mundial 2006 de 20h à Minuit le vendredi 16 juin.

Invité de "Tout arrive" sur France Culture le lundi 12 juin de 12h à 13h30.

Article de Christophe Greuet sur le site Culture Café : site

Article sur le blog MilleFeuilles du webmagazine Fluctuat lien

Invité sur France5 dans Arrêt sur images le dimanche 4 juin 2006.

Invité sur Radio Orient le 3 juin dans l’émission de Géopolitique de Pascal Boniface de 11h à 12h.

Invité sur Canal+ dans La Matinale le jeudi 1er juin 2006 de 7h00 à 8h40.

Article dans Politis, 1er juin 2006.

Invité sur RFI le mercredi 31 mai à 17h.

Invité dans "Le Culture Club" sur France 4 le mardi 30 mai 2006, site.

Article dans le magazine Epok

Article d’une page par Fabrice Guillermet dans le magazine Virgin Megastore du 24 mai 2006.

Invité dans l’émission "On a gagné" sur Direct8 le dimanche 21 mai de 15h à 16.

Article dans France Football n°3135 du 9 mai 2006.

Critique dans So Foot, Mai 2006.

Article dans l’Équipe Magazine du 22 avril 2006 par Benoît Heimermann.

Critique de Jean-Luc Allouche dans Libération du 22 avril 2006.

Critique et interview dans Les cahiers du football n°25 - avril 2006.

Conseil de lecture par Olivier Toscer sur son blog Nouvel Obs. lien

Interventions

Texte dans la revue Inculte n°10 - mai 2006.


    Communiqué

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