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TINA 8 EXTENSIONS 2 : ORISTELLE BONIS

INTERVIEW D’ORISTELLE BONIS, DIRECTRICE DES ÉDITIONS iXe
par Émilie Notéris, juillet 2011

Vous avez traduit beaucoup de littérature puis des essais importants comme Propaganda d’Edward Bernays et Des singes, des cyborgs et des femmes : La réinvention de la nature de Donna Haraway, sont-ce des projets que vous avez vous-même proposés aux éditeurs ? Votre travail de traductrice est-il connecté à votre travail éditorial ?
Le lien, s’il existe, est assez indirect. Ces essais que vous mentionnez, et d’autres, (par ex. deux ouvrages de Linda Nochlin tout aussi importants, de mon point de vue, dans le domaine de la critique d’art : Femmes, Art et Pouvoir, et Les Politiques de la vision : art, société et politique au XIXe siècle), m’ont été proposés par des éditeurs qui connaissaient mon parcours politique, féministe notamment, et qui s’intéressaient aussi, dans une certaine mesure, au travail éditorial que j’effectuais parallèlement à la Bibliothèque du Féminisme avec les deux autres directrices de cette collection, Hélène Rouch et Dominique Fougeyrollas.

Vous avez été co-directrice de la collection "Bibliothèque du féminisme" à l’Harmattan (une quarantaine de titres) avec Hélène Rouch et Dominique Fougeyrollas-Schwebel. Comment est né votre engagement ?
Nous sommes toutes les trois des féministes “de la 2e vague”, ralliées au mouvement de libération des femmes dans les années 70. Nous n’avons pas toujours appartenu aux mêmes groupes, nos parcours individuels et professionnels ne sont pas les mêmes, mais étions amies, voisines, et la convergence de nos intérêts et de notre engagement nous a incitées à lancer ce projet ensemble. Au départ, en fait nous étions quatre : il y avait avec nous Marie-Laure Arripe, devenue entre-temps économiste et maître de conférences à l’Université du Mirail, à Toulouse, qui nous a quittées au bout de deux ans car elle devait travailler sur sa thèse.
L’idée de créer une collection de textes féministes nous est venue au début des années 90, et pour résumer un peu les choses, il y avait deux grandes raisons à cela. La première est que les collections “femmes” avaient disparu des catalogues des éditeurs : ainsi de la collection “Libre à elles”, au Seuil, dirigée par Monique Cahen, ou de celle de Colette Audry, chez Denoël ; les Éditions Tierce, dirigées par Françoise Pasquier, et à qui nous sommes redevables de textes théoriques importants (signés, pour ne citer que quelques-unes de leurs auteurs, Hannah Arendt, Rita Thalmann, Evelyn Fox-Keller, Françoise Collin, Sarah Blaffer Hardy…), publiaient exclusivement de la littérature étrangère (à partir de choix d’ailleurs excellents) depuis 1991 ; même les Éditions Des Femmes ne sortaient quasiment plus rien. Le féminisme, alors, ne se “vendait” plus - en tout cas c’était l’argument des éditeurs.
La deuxième raison, paradoxale relativement à la première, tenait au foisonnement des études et des recherches féministes (“et/ou sur les femmes”, comme on a dit un temps, à l’époque où on parlait pas encore du genre). Il y avait eu un grand colloque à Toulouse, en 1982 : “Femmes, féminisme et recherches”, avec quelque 140 communications sur des thématiques très diverses et plus de 800 chercheuses présentes, qu’elles soient ou non rattachées à une institution. C’était les premières années de la gauche au pouvoir, et ce foisonnement avait convaincu le CNRS d’engager une Action Thématique Programmée (“Recherches sur les femmes et Recherches féministes”), engagée pour trois ans (1984-1987), puis reconduite d’autant (1986-1989). Autrement dit, beaucoup de femmes travaillaient, sur des sujets importants et qui auraient mérité d’être connus, mais toute cette production finissait sous forme de rapports jamais diffusés. C’était triste, c’était rageant, et c’est pour tenter de signaler à l’attention une petite partie au moins de ces travaux que nous avons voulu créer “La bibliothèque du féminisme”. L’idée étant “si on commence, d’autres suivront - peut-être”. Nous avons presque gagné ce pari, puisqu’un certain nombre de maisons d’édition se sont ouvertes entre-temps aux recherches féministes.

Pourquoi cette déclinaison de la collection sous le signe de l’algèbre ?
Par jeu. Parce qu’on peut rêver l’algèbre comme un langage idéalement neutre, universel. Parce qu’eu égard aux femmes, au féminin, “l’inconnue de l’équation” renouvelle la métaphore un peu sinistre du “continent noir”, et à cause aussi de la polysémie de son signe : x, associé au secret, à l’anonymat, à l’obscène - et parce que c’est la lettre du chromosome commun aux mammifères des deux sexes…

Pourquoi se lancer quand même dans l’aventure éditoriale à une période aussi difficile ?
Hélène Rouch est décédée en 2009. Elle jouait un rôle essentiel, dans “La Bibliothèque du féminisme”, elle en était le pivot et cela n’avait pas de sens de continuer sans elle ce travail entièrement militant, non rémunéré. Nous n’avons pas non plus voulu la remplacer. Quand elle était encore avec nous, nous caressions bien sûr l’idée de créer notre maison d’édition, projet toujours ajourné pour des raisons matérielles, pratiques. De nous trois, je suis celle qui connaît le mieux le monde de l’édition. Avant de gagner tout à fait ma vie comme traductrice, j’ai travaillé chez Calmann-Lévy, au Seuil, j’avais fait partie du journal féministe Histoire d’Elles. Hélène et moi partagions nos vies depuis longtemps. Sa disparition a bouleversé la mienne et c’est pour cela que j’ai décidé de faire aboutir cette idée que nous avions eue ensemble. Pour continuer, mais autrement. Toujours avec Dominique Fougeyrollas et un certain nombre de soutiens sûrs - et indispensables !
Et quant à la difficulté des temps, elle est réelle, c’est indéniable, mais la dureté même de notre époque a suscité l’ouverture de nouveaux espaces éditoriaux, d’une offre plus riche de textes contestataires, engagés, critiques. Il y a un public, pour cette production, et celle que je compte proposer devrait répondre à des attentes, voire à des exigences.

Vous avez choisi d’inaugurer la maison avec la publication du Chantier littéraire de Monique Wittig, pourquoi ?
J’ai eu beaucoup de chance, en réalité, et j’ai des amies assez extraordinaires qui ont beaucoup fait pour que cette chance m’échoit. Cela s’est passé à un colloque organisé à Lyon en novembre 2009 : “Lire Monique Wittig aujourd’hui”. Il y a été question de ce texte, encore inédit, grâce à ces amies qui nous ont présentées j’en ai parlé avec Sande Zeig, qui a écrit avec Wittig le Brouillon pour un dictionnaire des amantes, et elle a été assez emballée par mon projet pour me promettre Le Chantier. Les Éditions iXe n’étaient même pas créées, à l’époque. Ce n’était encore qu’un projet qui, évidemment, est allé très vite à partir de là.

Quels sont les projets d’édition à venir ?
Alimenter les collections que j’ai ouvertes sur une idée… fixe. Au mois d’octobre je prévois de sortir un essai de Sarah Schulman (l’auteur de Rat Bohemia et After Delores, deux romans traduits en français) intitulé L’homophobie familiale ; un petit texte biographique de Françoise Basch sur la manière dont sa mère et sa grand-mère ont “vécu” la guerre, en zone libre puis occupée ; et un livre qui recense 40 ans de slogans féministes, de 1970 à 2010. Plus un livre de fiction, des nouvelles, en fait, mais c’est un secret.
Il y a d’autres projets, dont certains importants, comme la publication d’un deuxième recueil d’écrits de Nicole-Claude Mathieu, qui s’intitulera L’Anatomie politique II (nous avons publié L’Anatomie politique en 1991) ; et, pour Noël j’espère, deux petits recueils : Le testament de Rosa Bonheur, qui témoigne magnifiquement de son indépendance d’esprit et de sa liberté ; et quelques-uns des discours de Sojourner Truth, une esclave noire américaine qui fut une des grandes figures du mouvement abolitionniste.



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